Mounjaro et les yeux : quels risques pour la rétine et le nerf optique ?

Picture of the author Mamisoa Andriantafika par Mamisoa Andriantafika

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Mounjaro est devenu en quelques années un traitement majeur du diabète de type 2 et de l'obésité. Son principe actif, le tirzépatide, permet souvent une baisse importante de la glycémie et une perte de poids substantielle. Comme Ozempic, il agit sur le système des incrétines. Mais les deux médicaments ne sont pas identiques, et cette différence compte lorsqu'on s'intéresse aux yeux.

Depuis plusieurs années, les agonistes du GLP-1 sont surveillés pour deux questions ophtalmologiques très différentes : une possible aggravation précoce de la rétinopathie diabétique lorsque la glycémie baisse rapidement, et plus récemment un possible risque de neuropathie optique ischémique antérieure non artéritique, ou NOIA. Pour le sémaglutide, le signal NOIA est devenu assez solide pour que l'Agence européenne des médicaments le reconnaisse en 2025 comme un effet indésirable très rare. Peut-on en conclure que Mounjaro présente le même risque ? À ce jour, non : les données concernant le tirzépatide sont différentes et beaucoup plus nuancées.

Mounjaro n'est pas simplement un « Ozempic plus puissant »

Ozempic contient du sémaglutide, un agoniste du seul récepteur du GLP-1. Le tirzépatide agit quant à lui simultanément sur deux récepteurs, ceux du GIP et du GLP-1. Cette double action explique en partie son efficacité importante sur la glycémie et sur le poids.

Elle signifie aussi qu'on ne peut pas extrapoler automatiquement au tirzépatide tous les effets observés avec le sémaglutide. C'est particulièrement vrai pour le risque ophtalmologique.

Le résumé des caractéristiques du produit (RCP) européen de Mounjaro comporte une mise en garde concernant la rétinopathie diabétique, mais la NOIA n'y figure pas comme effet indésirable. La situation réglementaire est donc différente de celle du sémaglutide, sans que la question de la NOIA soit pour autant définitivement réglée.

Deux récepteurs au lieu d'un : ce qui vaut pour Ozempic ne vaut pas forcément pour Mounjaro.

Mounjaro peut-il provoquer une NOIA ?

Les patients traités par Mounjaro cumulent souvent les facteurs de risque de la NOIA. C'est ce qui rend le signal si difficile à lire.

La neuropathie optique ischémique antérieure non artéritique correspond à un défaut d'irrigation de la partie antérieure du nerf optique, la papille. Elle provoque généralement une baisse brutale, indolore et le plus souvent unilatérale de la vision, fréquemment accompagnée de la perte d'une partie du champ visuel.

Le diabète, l'hypertension artérielle, les dyslipidémies, le syndrome d'apnées obstructives du sommeil et certaines configurations anatomiques de la papille optique sont des facteurs de risque connus.

Or ces facteurs sont justement très fréquents chez les patients traités par Mounjaro ou par d'autres médicaments de la même famille. Dans une étude observationnelle, il est donc difficile de distinguer l'effet éventuel du médicament de celui du terrain du patient.

Une étude publiée en 2025 dans JAMA Network Open a néanmoins ravivé la question.

NOIA : papille normale, papille gonflée au stade aigu puis atrophique à 6 mois, et champs visuels correspondants

L'étude qui associait sémaglutide et tirzépatide à la NOIA

Les chercheurs ont analysé plus de 1,5 million de patients diabétiques de type 2 et comparé ceux qui recevaient du sémaglutide ou du tirzépatide à ceux qui recevaient d'autres antidiabétiques.

Après appariement statistique, une NOIA avait été diagnostiquée dans les deux années suivantes chez 35 patients sur 79 699 (0,04 %) dans le groupe sémaglutide ou tirzépatide, contre 19 sur 79 699 (0,02 %) dans le groupe témoin. Le rapport de risque était de 1,76, avec un intervalle de confiance allant de 1,01 à 3,07 : significatif, mais de justesse.

Pris isolément, ce résultat pourrait faire penser que Mounjaro partage le risque observé avec Ozempic. Mais il existe un problème majeur. Parmi les 82 972 patients initialement exposés, 63 926 avaient reçu du sémaglutide, seulement 3 815 du tirzépatide, et 15 231 les deux médicaments. Le signal ne peut donc pas être attribué spécifiquement au tirzépatide.

Les auteurs ont aussi tenté une comparaison directe entre les deux molécules. Après appariement, il restait 3 806 patients par groupe, avec deux NOIA sous sémaglutide et une seule sous tirzépatide. C'est beaucoup trop peu pour établir la moindre différence fiable.

Moins de 5 % des patients de cette étude avaient reçu du tirzépatide seul. Elle pose une question, elle ne démontre rien pour Mounjaro.

Une étude de 2026 au résultat presque inverse

Si toute activité GLP-1 exposait au même risque de NOIA, on ne s'attendrait pas à en voir moins sous tirzépatide.

Une étude publiée en 2026 dans Ophthalmology Retina a comparé des patients diabétiques commençant du tirzépatide à des patients commençant un agoniste du GLP-1 sans activité GIP, comme le sémaglutide ou le dulaglutide. Après appariement, chaque groupe comptait 102 590 patients, suivis jusqu'à trois ans.

Le tirzépatide était associé à moins de complications oculaires : rapport de risque de 0,79 pour la rétinopathie diabétique, de 0,82 pour l'œdème maculaire diabétique, de 0,66 pour les hémorragies du vitré ou décollements de rétine et de 0,65 pour le recours à un traitement destiné à préserver la vision. Plus surprenant, le risque de NOIA était lui aussi plus faible sous tirzépatide, avec un rapport de risque de 0,45 (intervalle de confiance de 0,27 à 0,86).

Cela ne signifie pas que Mounjaro protège le nerf optique. Il s'agit d'une étude rétrospective, pas d'un essai randomisé conçu pour cette question, et des différences entre populations peuvent persister malgré un appariement soigné. Mais ce résultat est difficilement compatible avec l'idée que tous les médicaments à activité GLP-1 auraient nécessairement le même risque de NOIA.

Sur la NOIA, Mounjaro semble différent d'Ozempic

En 2026, la situation peut se résumer assez simplement. Pour le sémaglutide, plusieurs grandes études ont retrouvé un signal de NOIA, des méta-analyses l'ont renforcé, et l'EMA a ajouté cette complication aux informations officielles du médicament. Nous l'avons détaillé dans notre article Ozempic et la vision : quel est le risque réel de NOIA ?, publié sur le site du centre médical La Sauvagère.

Pour le tirzépatide, quelques données soulèvent la question, mais aucune démonstration comparable n'existe. Une grande étude récente suggère même une incidence de NOIA inférieure à celle observée avec les agonistes du GLP-1 classiques.

Le consensus publié en 2026 par la North American Neuro-Ophthalmology Society et l'American Academy of Ophthalmology rappelle que les données sur les agonistes du GLP-1 proviennent essentiellement d'études observationnelles et que le risque absolu de NOIA reste faible. Il plaide pour une décision partagée et individualisée plutôt que pour une contre-indication générale de cette classe de médicaments.

On ne peut pas affirmer aujourd'hui que Mounjaro présente le même risque de NOIA qu'Ozempic.

La rétinopathie diabétique, vraie question avec Mounjaro

Améliorer trop vite un diabète longtemps déséquilibré peut, paradoxalement, aggraver d'abord la rétine.

Le problème oculaire le mieux établi avec le tirzépatide concerne plutôt la rétinopathie diabétique. Le phénomène est connu depuis plusieurs décennies : lorsqu'un diabète longtemps mal équilibré est corrigé très rapidement, une rétinopathie préexistante peut s'aggraver de façon transitoire. On parle d'aggravation précoce de la rétinopathie diabétique, ou early worsening en anglais.

Il avait été observé avec l'insuline bien avant l'arrivée du sémaglutide ou du tirzépatide. Mounjaro pose particulièrement la question parce qu'il peut faire baisser fortement l'HbA1c.

Fond d'œil d'une rétinopathie diabétique proliférante : néovaisseaux anormaux sur la papille

Le RCP européen de Mounjaro l'indique explicitement : « une amélioration rapide de l'équilibre glycémique a été associée à une aggravation temporaire de la rétinopathie diabétique ». Il recommande de surveiller étroitement les patients qui ont déjà une rétinopathie et de les traiter selon les recommandations cliniques.

Ce mécanisme mérite d'être bien compris : il ne signifie pas que le tirzépatide est toxique pour la rétine. Le problème tiendrait surtout à la rapidité de l'amélioration métabolique.

Ce que montraient les essais SURPASS

Les grands essais qui ont conduit à l'autorisation du tirzépatide étaient plutôt rassurants sur le plan rétinien. Aucun cas de rétinopathie apparue sous traitement n'avait été rapporté dans SURPASS-1 ni dans SURPASS-5. Dans SURPASS-2, SURPASS-3 et SURPASS-4, ces événements étaient rares, de l'ordre de 1 % au plus.

Il faut pourtant lire cette donnée avec prudence. Tous les essais SURPASS avaient exclu les patients présentant les rétinopathies les plus préoccupantes : rétinopathie proliférante, maculopathie diabétique, ou rétinopathie non proliférante nécessitant un traitement urgent.

Autrement dit, les patients chez qui l'on pouvait le plus craindre une aggravation rapide étaient justement absents. L'absence de signal dans ces essais ne permet donc pas de conclure que le risque n'existe pas chez un diabétique dont la rétinopathie est déjà avancée.

Les essais ont exclu les rétines les plus fragiles : leur silence ne vaut pas pour elles.

En vie réelle, un risque chez certains patients

Plus de rétinopathies proliférantes chez les rétines déjà atteintes, moins de nouvelles rétinopathies chez les autres : le paradoxe de l'aggravation précoce.

Une étude publiée dans Diabetologia en 2025 a suivi 3 435 patients traités par tirzépatide, appariés à 3 434 patients non exposés. Une nouvelle rétinopathie proliférante est apparue chez 1,1 % des patients sous tirzépatide contre 0,5 % des témoins.

Après ajustement sur les facteurs de risque, le tirzépatide était associé à un risque plus que doublé de rétinopathie proliférante (odds ratio de 2,15). Le phénomène concernait surtout les patients ayant déjà une rétinopathie non proliférante légère avec maculopathie, ou une rétinopathie modérée à sévère.

La même étude trouvait pourtant un résultat apparemment contradictoire. Chez les patients sans rétinopathie au départ, le tirzépatide était associé à un risque plus faible de voir apparaître une rétinopathie (odds ratio de 0,73). Il n'était pas non plus associé à une progression significative chez ceux qui n'avaient qu'une rétinopathie légère.

Ce paradoxe est exactement ce qu'on attend de l'aggravation précoce : une correction métabolique rapide peut déstabiliser temporairement une rétinopathie déjà vulnérable, alors que le meilleur équilibre du diabète reste favorable à la rétine sur le long terme.

Fond d'œil d'un œdème maculaire diabétique : exsudats jaunes autour de la macula

Les grandes études de 2026 sont plutôt rassurantes

Depuis, plusieurs études portant sur des populations bien plus importantes ont apporté des résultats favorables. Une étude publiée dans Ophthalmology en 2026 a comparé 86 923 patients sous tirzépatide à autant de patients appariés suivis par de simples mesures hygiéno-diététiques. À douze mois, le groupe tirzépatide présentait moins de nouvelles rétinopathies légères, moins de rétinopathies proliférantes, moins d'œdèmes maculaires, moins d'hémorragies du vitré et moins de décollements de rétine tractionnels. Les injections intravitréennes d'anti-VEGF et la photocoagulation panrétinienne y étaient aussi moins fréquentes.

L'étude d'Ophthalmology Retina citée plus haut, qui comparait directement le tirzépatide aux autres agonistes du GLP-1, retrouvait elle aussi moins de rétinopathies, moins d'œdèmes maculaires et moins d'interventions rétiniennes sous tirzépatide.

Enfin, une étude internationale publiée en septembre 2026 n'a retrouvé, à un an, aucune augmentation des complications ophtalmologiques sous tirzépatide par rapport aux autres agonistes du GLP-1 chez les diabétiques : 3,5 % dans les deux groupes. Elle excluait toutefois les patients ayant déjà une maladie oculaire, c'est-à-dire précisément ceux que l'aggravation précoce concerne.

Pas un médicament toxique pour la rétine, mais une période de vigilance chez les patients dont la rétine est déjà atteinte.

Faut-il faire un fond d'œil avant de commencer Mounjaro ?

Une rétinopathie connue et une forte baisse de l'HbA1c attendue : c'est le moment de vérifier que le suivi ophtalmologique est en place.

Aucune recommandation n'impose un examen ophtalmologique spécifique à toute personne qui commence Mounjaro. Chez une personne obèse non diabétique, sans symptôme visuel ni maladie oculaire connue, rien ne justifie aujourd'hui un dépistage particulier à cause du seul tirzépatide.

Chez le patient diabétique, la situation est différente. Il doit de toute façon bénéficier du dépistage recommandé de la rétinopathie diabétique.

Fond d'œil d'une rétinopathie diabétique non proliférante débutante, avec microanévrismes et petites hémorragies

Lorsqu'une rétinopathie est déjà connue, notamment si elle est modérée ou sévère, proliférante, ou associée à un œdème maculaire, il est raisonnable de vérifier qu'un suivi ophtalmologique adapté est organisé avant ou peu après le début d'un traitement capable de faire fortement baisser l'HbA1c.

C'est d'autant plus pertinent que le diabète est très déséquilibré au départ et qu'une correction métabolique rapide est attendue. Le fond d'œil, complété au besoin par un OCT de la macula, permet de situer le stade de la rétinopathie et d'adapter le rythme de surveillance.

Et en cas d'antécédent de NOIA ?

La question est plus difficile. Pour le sémaglutide, la prudence est désormais clairement justifiée par les données disponibles et par la position de l'EMA. Pour le tirzépatide, il n'existe pas aujourd'hui de signal assez solide pour faire d'un antécédent de NOIA une contre-indication formelle.

Chez un patient qui a perdu une part importante de la vision d'un œil à la suite d'une NOIA, la décision mérite néanmoins d'être individualisée. Le risque spontané d'atteinte du second œil, les facteurs vasculaires, un éventuel syndrome d'apnées du sommeil, la configuration des nerfs optiques et surtout les bénéfices métaboliques et cardiovasculaires attendus doivent entrer dans la réflexion.

Il serait excessif, sur la base des données actuelles, de refuser systématiquement Mounjaro à ces patients. La décision se prend avec le médecin prescripteur et l'ophtalmologue.

Un antécédent de NOIA n'est pas une contre-indication formelle au tirzépatide, mais il impose une décision au cas par cas.

Quels symptômes doivent faire consulter rapidement ?

Baisse brutale de la vision d'un œil ou zone soudainement manquante dans le champ visuel : on consulte en urgence.

Une baisse brutale et indolore de la vision d'un œil, l'apparition soudaine d'une zone manquante dans le champ visuel ou toute baisse rapide et inexpliquée de la vue doivent conduire à une consultation ophtalmologique urgente.

Ces symptômes peuvent correspondre à une NOIA, mais aussi à une occlusion vasculaire rétinienne, un décollement de rétine, une hémorragie du vitré ou une autre maladie qui demande une prise en charge rapide. Ils ne signifient pas que Mounjaro en est responsable.

Chez un patient diabétique dont la rétinopathie est connue, l'apparition de nouvelles mouches volantes importantes, d'une baisse de vision ou de déformations des lignes droites doit également conduire à un contrôle.

Ce qu'il faut retenir

  • Mounjaro contient du tirzépatide, qui agit simultanément sur les récepteurs du GIP et du GLP-1. Ce n'est pas un simple équivalent d'Ozempic.
  • Aucune preuve solide ne permet aujourd'hui d'affirmer que Mounjaro présente le même risque de NOIA qu'Ozempic. Le signal retrouvé avec le sémaglutide ne s'extrapole pas automatiquement au tirzépatide, et plusieurs grandes études récentes sont plutôt rassurantes.
  • La principale précaution ophtalmologique concerne les diabétiques qui ont déjà une rétinopathie : une amélioration très rapide de la glycémie peut l'aggraver transitoirement, un phénomène connu de longue date avec les traitements intensifs du diabète.
  • Cela ne signifie pas que Mounjaro abîme la rétine. Plusieurs grandes cohortes récentes observent au contraire moins de complications rétiniennes sous tirzépatide.

Le message pratique est donc différent de celui concernant Ozempic : chez un patient ayant une rétinopathie diabétique connue, surtout si elle est avancée, il faut s'assurer d'une surveillance ophtalmologique adaptée pendant l'amélioration rapide de l'équilibre glycémique. Et, comme pour tout patient, une baisse brutale ou rapidement progressive de la vision justifie une consultation ophtalmologique urgente.

Références :

Mounjaro, diabète et vision - Centre Médical Bruxelles-Schuman

Notre prise en charge

  • Dépistage de la rétinopathie diabétique : fond d'œil
  • OCT de la macula et du nerf optique
  • Bilan avant un traitement par Mounjaro ou Ozempic
  • Dr Andriantafika : ophtalmologue MD, FEBO
  • Dr Liénart : ophtalmologue MD

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